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Le YouTube des enfants à la dérive

Le YouTube des enfants à la dérive

La vidéo en ligne est aujourd’hui impérieuse : elle touche tous les domaines sans disparité. Sur les différentes plateformes, YouTube en tête, on peut sans peine trouver des recettes de cuisine expliquées pas à pas, des tutoriels pour changer le miroir de son rétroviseur, des cours d’origami… et des vidéos lifestyle réalisées par des enfants, souvent âgés de moins de 10 ans. Enfin, faussement réalisées, car derrière ces vidéos qui cherchent naïvement à se fondre dans la masse, se trouvent les parents. Qu’ils attirent ou désespèrent, ces contenus qui mettent en scène des enfants si jeunes interrogent.

Les adolescents, et notamment adolescentes qui s’armaient d’une caméra et du maquillage de leurs mères pour faire des tutos make-up à seulement 12 ou 13 ans, ont beaucoup fait polémique par leur présence sur les sites de vidéo en ligne. Les critiques fusaient, plus ou moins argumentées et nocives, mais martelant toujours un discours de bon sens : des prépubères qui s’improvisent professeurs des choses de la vie et qui dispensent des conseils au détriment de ceux qu’ils auraient du recevoir, non merci.

L’avènement du podcast et la liberté d’échange sur le net y ont démocratisé la présence des mineurs, y compris en vidéo. Plus internet se libéralise, plus les limites de décence sont repoussées, jusqu’à la création de chaînes qui semblent marginales mais qui ne sont pourtant pas en reste niveau succès : Studio Bubble TeaMoi c’est AntheaAngélique Marquise des Langes 2.0 sont autant d’exemples de la notoriété et de l’emprise du phénomène. Ces chaînes, pour ne citer qu’elles, comptabilisent déjà à elles trois plusieurs centaines de milliers d’adeptes. Un succès qui pousse l’incompréhension et le malaise encore plus loin.

Pour ce qui est de la mise au premier plan des enfants, les Etats-Unis nous grillent, comme toujours, la première place. Les chaînes d’enfants qui chantent, dansent, jouent de la musique fleurissent, et la qualité et la technique mises en oeuvre suffisent à prouver la présence d’un adulte en coulisses. Cependant, cela dérange globalement peu l’opinion publique. Les étasuniens ont fait de leur valeur de la famille une notion sacro-sainte, et rendre public le cercle privé est chez eux plebiscité, dans les médias comme sur YouTube. On pense notamment aux talk-shows comme celui d’Ellen Degeneres, qui s’empare des fait divers amusants concernant parents et enfants pour les mettre à l’antenne, ou encore aux chaînes YouTube de familles qui vloguent leur quotidien. Une sorte d’adaptation 2.0 de la voie ouverte par les Kardashian, dans des tournures bien moins polémiques et plus admises, car plus familiales.

Des chaînes comme Studio Bubble Tea, et son appendice Studio Bubble Tea Gaming —parce qu’on en a jamais assez d’une—, pourraient s’apparenter à ce que l’on trouve dans la création au sens large. Après tout, personne n’a jamais été vraiment choqué de voir des enfants jouer dans des séries ou des films, chanter ou danser sur des plateaux télé. A la différence près qu’il s’agit d’art, et non de déballer des oeufs en chocolat avec papa qui dit coucou derrière la caméra, insufflant une motivation qui sonne très artificielle à ses filles, le tout générant évidemment des revenus bien sympathiques. L’affront est poussé jusqu’aux descriptions des vidéos et de la chaîne, dans lesquelles le père n’hésite pas à parler à la première personne au nom de ses filles, infantilisant un peu plus la démarche jusqu’à l’absurde. Non seulement cette chaîne perturbe par les âges des enfants mis en scène, mais la gêne devient totale lorsque l’on entend le père qui manie la caméra. Que l’on entend seulement, car ce dernier semble en effet bien plus scrupuleux quand il s’agit de son image à lui, n’apparaissant jamais dans les vidéos et floutant le moindre reflet. On a amèrement l’impression d’être tombé sur une mauvaise télé-réalité (sorte de pléonasme), où les protagonistes ne comprennent pas trop ce qu’ils font là. Sauf que dans une télé-réalité, aussi pourrie soit-elle, les participants ont signé.

Car c’est surement ce qui nourrit le plus le malaise face à ces contenus : les enfants que l’on regarde comprennent-ils tous les enjeux ? Et leur construction sociale dans tout ça ? On les couvre de cadeaux, à la condition qu’ils les ouvrent devant une caméra et que le tout soit mis en ligne, et rendu public. On dit merde à la postérité ; si l’un ou l’autre de ces enfants, parce qu’il ne comprend pas aujourd’hui à quoi tout cela l’engage, est pris de regrets dans 10 ans en revoyant les images qu’Internet aura fait siennes, tant pis, carpe diem. Le consentement éclairé, quand on a 8 ans ou moins et qu’on est mis face à un double dilemme— faire plaisir à papa-maman-les deux et avoir des cadeaux et de la célébrité, ou pas — , ça n’existe pas.

Enfin, on a aussi l’aspect financier en tête. Ces vidéos génèrent évidemment des revenus pour les parents, et donnent un violent arrière goût d’instrumentalisation des enfants et d’exploitation de leur image qui devient très lucrative, quand on se doute bien qu’eux sont complètement étranger à cet aspect. Là encore, faire le parallèle avec des milieux comme le cinéma ou la musique est difficilement faisable, où l’enfant donne de sa personne et de son talent, et où il est évident qu’un parent, même insistant, n’aboutirait pas à un tel résultat.

La présence des enfants sur YouTube, volontaire ou non, est maintenant légion. Une suite logique à l’accès de plus en plus facilité à Internet et ses services. Toutefois, difficile d’imaginer que la progression toujours plus forte du numérique et de sa mainmise sur nos quotidiens puisse nous faire accepter l’inacceptable, en nous empêchant de mettre un frein à des pratiques que le web ne doit pas pouvoir rendre plus tolérable. Que la toile nous facilite la vie, oui. Qu’elle nous déconnecte des réalités les plus élémentaires, non.

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